A. Hitchcock commence à travailler dans le cinéma en Angleterre au début du siècle avec The Pleasure Garden (1925) et termine dans les années septante aux États-Unis avec Complot de famille (1976). Ce qui caractérise ce réalisateur hors du commun n’est pas l’époque dans laquelle il s’inscrit, mais plutôt sa dynamique de l’effroi(1). Ses films sont réglés comme une machine à angoisse; les intrigues, les protagonistes, la musique (de Bernard Herrmann), l’architecture… y contribuent.

– Prenons l’exemple du film Rebecca (1940) :

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Maxime De Winter, riche propriétaire du château de Manderley, a perdu sa femme quelques années plus tôt avant d’épouser sa seconde épouse. Il est possible de mettre en relation la structure mentale de monsieur De Winter et la structure de l’habitat. Les prémices de cette relation sont données en début du film quand la voix off nous emmène dans un flash-back et de la même manière dans le for intérieur de Maxime(2).

En effet la propriété peut être scindée en trois parties : l’aile droite (les pièces de vie), l’aile gauche (interdite d’accès) et la cabane près de la mer (endroit où la défunte épouse recevait ses amants). La première partie est une représentation physique de la face visible de la structure mentale de Monsieur De Winter; la deuxième est en relation avec les souvenirs de sa première femme, Rebecca; la troisième est la partie mentale enfuie et
rejetée par le protagoniste. Il suffira pour la nouvelle épouse de pénétrer dans une de ces zones pour réanimer le souvenir de monsieur De Winter.

Mais la mémoire se ravive beaucoup plus facilement que le protagoniste ne le souhaite : la scène du bal (1h17) en est un bon exemple. La descente de Madame De Winter empruntant ainsi le grand escalier de la salle de réception est pour Lydie Decobert une représentation de la descente dans le souvenir(1) de Maxime. Madame De Winter ayant emprunté le dernier costume de bal de Rebecca ravive le souvenir du protagoniste. L’escalier est ici la structure représentant la descente entre le conte de fées de Madame De Winter et le cauchemar de Monsieur De Winter.

Lourd et en puissant contraste avec la légère robe, l’escalier oppresse et accentue ainsi la descente de la nouvelle Madame De Winter dans le monde réel. Les gardes-corps jouent un rôle de cadre et scindent l’image entre le réel (hors escalier) et le souvenir de Monsieur De Winter (sur escalier). Cet escalier devient dans un deuxième temps un obstacle où chaque marche empêche un peu plus l’actrice de remonter dans son conte de fée(3,4).

Fenêtre sur cour (1954) :

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Un journaliste est enfermé dans son appartement après s’être cassé la jambe, avec comme seul et unique vue une fenêtre sur la cour intérieure de son immeuble. Il se met à observer son voisinage et découvre un enfouissement suspect. La multitude d’escaliers présents renforce l’idée d’enfermement, en effet l’escalier – lien entre différentes zones et étages – est un lieu interdit pour lui et son fauteuil roulant.
L’appartement est à première vue une image de la structure mentale du personnage, fermée sur une seule vision, mais l’ambiguïté demeure sur l’interaction entre l’appartement et le protagoniste : est-ce la résidence qui serait à l’image du héros coincé dans une obsession pure et dure ou est-ce la vision unique sur la cour qui engendre l’histoire?
L’art du réalisateur réside dans cette ambiguïté de relation entre la psyché et la structure du décor(5).

Psychose (1960) :

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Deux types de logement sont présents dans le film : l’hôtel et la demeure du tueur.
L’hôtel est de style plus moderne et est dominé par la résidence du tueur. C’est le premier lieud’accueil des victimes et la façade visible du héros (thème du double); la modernité se fait plus froide que dans la demeure où le protagoniste se réfugie et donne libre cours à sa folie.
La maison est plus ancienne et surplombe le paysage comme un regard indiscret : Henri Philibert-Caillat souligne les « deux fenêtres éclairées comme deux yeux grand ouverts »(6) dans la première scène où la résidence apparaît; ne sont rien d’autre que les « yeux d’un visage inquiétant semblant guetter sa proie »(6).
La cave devient le lieu de la folie avec la présence de la mère décédée et la découverte de la schizophrénie du tueur.
Avec ces trois zones (hôtel, résidence et cave) nous pouvons faire le rapprochement avec la thèse de Freud sur la division de l’esprit humain : « le Ça, le Moi et le Surmoi »(6) (la théorie peut s’appliquer aussi au film Rebecca avec les pièces de vies l’aile droite et la cabane près de la plage).

Gravir les échelons de la société : L’escalier est souvent utilisé par les cinéastes comme symbole d’ascension vers le succès. Le maître du suspens use des marches comme lien, passerelles psychologiques entre différentes parties de l’inconscient du protagoniste.

L’escalier est symbole de mort et de descente aux enfers (meurtre du policier), mais aussi du lien entre la face visible du tueur et son mental (escalier entre le rez-de-chaussée et le sous-sol), cave où le protagoniste caché peut enfouir sa folie.

Un autre point intéressant, est cette structure filmique entièrement travaillée comme la chute de Marion : débute dans la chambre d’hôtel en haut d’un immeuble et fini morte dans un étang. D’après Henri Philibert-Caillat, cette structure serait l’image de la recherche du bonheur de l’actrice, débutant le film sur une vision claire de l’immeuble et une descente de plus en plus sombre – retour de ses actes malveillants – et la mort dans un marais opaque(6,7,8).

Auteur :

Izzo Jean-Michel (architecte)

Sources :

1. DECOBERT L., « L’escalier dans le cinéma d’Alfred Hitchcock, une dynamique de l’effroi », Paris : L’Harmattan, 2008, 31.
2. PUAUX, F., « Château, maison, villa : le rôle de la demeure » p. 35-38 dans PUAUX, F., sous la direction de. « Architecture décor et cinéma », Condé-sur-Noireau (France) : CinéAction, N°75, 2e trimestre, 1995.
3. DECOBERT L., « L’escalier dans le cinéma d’Alfred Hitchcock, une dynamique de l’effroi », Paris : L’Harmattan, 2008, 31-34 et 181.
4. Site internet Critikat : « Rebecca », [en ligne]. Adresse URL : http://www.critikat.com/Rebecca. html, (visité le 28/03/2012).

5. DECOBERT L., « L’escalier dans le cinéma d’Alfred Hitchcock, une dynamique de l’effroi », Paris : L’Harmattan, 2008, 75-82.

6. Site internet Libre savoir : « Une maison à tiroirs : la mère et Norman », [en ligne]. Adresse URL : http://libresavoir.org/index.php?title=Psychose_d%27Hitchcock, (visité le 28/03/2012).
7. Site internet Libre savoir : « L’espace et le temps ; la chute et le double », [en ligne]. Adresse URL : http://libresavoir.org/index.php?title=Psychose_d%27Hitchcock, (visité le 28/03/2012).
8. DECOBERT L., « L’escalier dans le cinéma d’Alfred Hitchcock, une dynamique de l’effroi », Paris : L’Harmattan, 2008, 57-60.

Images :

1.

Captures d’écran de film; HITCHCOCK Alfred (réalisateur), HITCHCOCK A. (producteur), (1940), Rebecca, [Dvd], Etats-Unis : Selznick International Pictures.

2.Fenêtre sur cours de Hitchcock, « Culturopoing » [en ligne]. Adresse URL : http://culturopoing.com/Cinema/Fenetre+sur+Hitchcock+a+propos+de+Fenetre+sur+cour-2931, (visité le 18/11/2012).

Fenêtre sur cours de Hitchcock, « Band of movies » [en ligne]. Adresse URL : http://www.bandofmovies.fr/forum/post353681.html, (visité le 18/11/2012).

Fenêtre sur cours de Hitchcock, « François Henry 1 » [en ligne]. Adresse URL : http://francois.henry1.free.fr/hitchcock/fenetre.html, (visité le 18/11/2012).

3.Psychose de Hitchcock, « Ecran large » [en ligne]. Adresse URL : http://www.ecranlarge.com/article-details-13534.php, (visité le 18/11/2012).

Psychose de Hitchcock, « Le mag » [en ligne]. Adresse URL : http://www.lemag.sktv.fr/boutique/la-sanglante-histoire-du-rideau-de-douche%E2%80%A6, (visité le 18/11/2012).

Psychose de Hitchcock, « Culturopoing » [en ligne]. Adresse URL : http://www.housebeautiful.com/decorating/homes-from-horror-movies#slide-1, (visité le 18/11/2012).